That cigarette

Une cigarette éteinte mais pas écrasée, laissée dans un interstice du mur de l’Institut d’études hispaniques par quelqu’un qui compte la retrouver plus tard. Avec une trace de rouge à lèvres. Le genre de trucs qui me dégoûte. Ou me déprime...

That cigarette

… A l’instant où j’écris cette phrase (plus exactement, où je la recopie d’un pense-bête qui se trouve sur mon téléphone, un petit dossier intitulé « Plein d’idées » - pour forcer la chance), Sanseverino chante  La cigarette à fond dans mon salon. Au refrain il reprend les mots d’Eddy Mitchell, qui en 1974 chantait Fume cette cigarette. C’était l'adaptation française du titre Smoke ! Smoke ! Smoke ! (that cigarette), composé par Tex Williams et Merle Travis trente ans plus tôt.Chanson qui a probablement elle aussi une histoire, un arrière-plan, des inspirations.

Cette chaîne artistique m’en évoque une autre : la chaîne humaine du « T’as pas une clope ? », le partage du tabac. Je t’en file une, et demain, c’est un autre, une autre qui m’en donnera. Je ne sais pas si ça se fait encore, je ne fume plus depuis dix ans, et puis le prix du tabac a tellement augmenté que peut-être ça s’est perdu ?

La fille qui avait laissé sa cigarette au mur de l’Institut y a-t-elle pensé quand elle est ressortie, le cours fini, l’a-t-elle reprise ? Elle doit être jeune, à cause de cette confiance, cette clope confiée aux briques sales. En boîte on surveille son verre, et elle, elle remet à sa bouche ce machin refroidi et puant, abandonné à tous les vents pendant deux heures. Raisonnement de vieux, car bon sang, qui donc et pourquoi, aurait fait à son mégot... quoi exactement ?

Ce qui me dégoûte c’est peut-être, quand j’imagine  la bouche de Claudia (appelons-la Claudia), une bouche bien dessinée, charnue, c’est peut-être cet endroit, cette petite zone mal peinte, la trace du filtre, ce manque de couleur et de brillant parfaitement choquant. Ce qui me dégoûte c’est la mort qui rôde sur cette trace de rouge à lèvres : elle me dit que nos lèvres se dessécheront presque aussi vite que la cigarette se fane.

Ce qui me déprime c’est que de belles filles comme cette Claudia de vingt ans puissent céder au rouge à lèvres, aux talons hauts, aux faux-cils, que sais-je ? Ce qui me choque ce n’est pas que ce soient des artifices. C’est que ce soient des choses fragiles, éphémères, des choses dont il faut prendre soin, se préoccuper sans cesse, pour éviter de dégoûter les autres. C’est qu’il faille se remaquiller sans cesse pour cacher la mort aux gens.

Les bas qui filent, le vernis qui s’écaille, le rouge à lèvres, tout ça aliène et entrave Claudia, et met en cage sa beauté, dont elle ferait bien de profiter, comme on le lui dit depuis des siècles ! Il y en a pourtant assez, des poèmes et des chansons, Claudia !

Quant au tabac et à propos de chansons, voici une playlist qui vous donnerait presque envie de vous y remettre :

Sanseverino, La cigarette
Eddy Mitchell, Fume cette cigarette
Brigitte Fontaine, Je fume
Raphaële Lannadère, Je fume
Zedvan, Il y a longtemps que je poque
Higelin, Cigarette
Bratsch, Bien roulée

https://www.facebook.com/marionlegerauteur/


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