Le vertige décennal

Bienvenue dans l’esprit glissant d’une milléniale en temps de Covid-19. Profiter du confinement pour opérer un retour en arrière: qu’est-ce qu'il s’est (fucking) passé (bordel) pour en arriver là ?

Le vertige décennal

1991 : pour fêter ma naissance, ma grand-mère emmène mes frères et sœurs chez McDonald’s. 1990-2000, la décennie heureuse. Le Nutella est bon, les Nikes sont rutilantes. Nous partons en vacances en famille, à six, dans une voiture Espace Citroën Evasion. La promesse est belle. Nous nous évadons aux sports d’hiver aussi, et parfois nous partons même très loin, en Espagne, aux Etats-Unis, en Martinique. Le minitel a fini par disparaitre, nous avons d’un coup l’ADSL et cette grosse machine grise dans un coin de la mezzanine. Elle fait un bruit étrange et interminable qui a le pouvoir de nous connecter à une base de données infinies et mystérieuses. Nous pouvons aussi jouer au solitaire et au démineur. Nous faisons des rondes bien-sûr pour ne pas faire « trop d’écran » mais, franchement, c’est le pied !

En 2000, la bulle Internet explose tandis que j’explose mes bulles de chewing gum. Je rêve d’avoir mon propre cheval, à défaut, un poney ferait l’affaire. Le passage à l’Euro, les attentats du 11 septembre, entrouvrent une première fenêtre sur le monde des adultes : beaucoup d’enthousiasme d’un côté et un effroi glaçant de l’autre. La construction avance tandis que la déconstruction lui court après. Bientôt j’entre au collège et j’ai mon propre téléphone portable. Mes parties de solitaire laissent place à des soirées MSN où je retrouve virtuellement mes amis quittés quelques heures plus tôt pour débriefer des nouveaux crush et des baisers échangés dans les coins isolés de la récré.

Au lycée, j’apprends les grandes périodes de l’histoire. Les Lumières, la Renaissance, l’idée de progrès, l’égalité et les libertés de notre Révolution, les grands empires. La colonisation laisse place à la décolonisation, l’URSS à la chute du mur de Berlin : on bâtit puis on démolit et on ne sait plus quoi inventer alors on laisse place au multilatéralisme. Voilà une réalité bien difficile à cerner quand on a 17 ans. En 2009, l’année de mon BAC, la crise financière est toujours à l’œuvre. Les citations de Marx cohabitent avec des articles du Financial Times dans mon cahier de Sciences Economiques et Sociales. Ma conscience se forge mais la complexité grandit. Il y a bientôt trop de mots anglais dans mon vocabulaire et de coupables inconnus à qui en vouloir : la dérégulation, Reagan & Thatcher, Lehman Brother , Bruxelles, la titrisation, les pension funds, les subprimes. Heureusement, une fois sortie du lycée, ces récits inquiétants s’éloignent, papa écoute encore Europe 1 le matin, mon but dans la vie est de réussir le BAC et d’entrer mes vœux sur APB. Et cet été, je pourrai faire de la planche à voile.

Pendant mes études, j’apprends que l’homo oeconomicus est un être rationnel et que le producteur doit maximiser son profit sous contrainte de production. Pressentant qu’une autre réalité est souhaitable, je m’oriente vers l’entrepreneuriat social : mettre l’impact social et environnemental au cœur de l’entreprise, le projet me parle. Dans le même temps, je répands des litres de kérosène pour voyager, étudier et travailler aux quatre coins de la planète, persuadée que l’ouverture au monde est la clef d’une plus grande tolérance. Les injonctions contradictoires s’accumulent et à mesure que je suis plus informée, je me sens plus désarmé. Les responsabilités se diluent et les équations paraissent insolvables. Utilisation infinie de ressources finies. Progression de la faim et de l’obésité dans le monde. Accélération de l’information et de la désinformation – fake news ! La moitié de la population survit avec moins de cinq euros par jour pendant que les 1% les plus riches gagnent deux fois plus que 92% de la population mondiale. Est-il irresponsable de faire des enfants aujourd’hui ? Que reste-t-il de la banquise ? La Corée du Nord va-t-elle atomiser les Etats-Unis ? Qu’est-ce qu’une société écran ? L’Etat islamique est-il vaincu ? Comment mettre fin aux océans de plastique ? Est-ce une bonne idée de légaliser le cannabis ? La machine va-t-elle remplacer l’homme ? Les démocraties illibérales vont-elles gagner du terrain ? J’aimerais pouvoir swiper les problèmes aussi vite que les profils Tinder.

En 2020, plus le temps de se demander si le gluten ballonne et quel âge a Greta Thunberg, Les priorités sont ailleurs : trouver du gel hydro-alcoolique, se procurer des masques et piloter en flux tendu sa consommation de papier toilette. A l’heure du Covid-19 et tandis que le décompte des victimes augmente tragiquement, la machine modernité est à l’arrêt et nos repères sont floutés – circuler, consommer, se divertir, partager, produire, se toucher, travailler, voyager, se marier, enterrer un proche. Difficile de trouver un idéal auquel nous raccrocher alors que, pour l’heure, nous sommes tétanisés à l’idée de croiser quelqu’un dans un rayon de supermarché. Comment sommes-nous devenus si petits et impuissants alors qu’hier encore, nous paradions sur nos échasses technologiques ?

Travailler sur son auto-resilience d’abord et demain, se réinventer collectivement pour entrevoir un nouvel horizon, se retrousser les manches et marcher dans la bonne direction. Le temps du confinement aura permis à chacun, je l’espère, de réparer sa boussole.



Share Tweet Send
0 Commentaires
Loading...
You've successfully subscribed to Sous la Pluie
Great! Next, complete checkout for full access to Sous la Pluie
Welcome back! You've successfully signed in
Success! Your account is fully activated, you now have access to all content.