Journal de Confinement - Jour 40

Une communauté d'auteurs, confinés comme la totalité du pays, partagent leur ressenti, leurs occupations et leurs questionnements. Rejoignez-nous.

Journal de Confinement - Jour 40

Confinement de Marion

D’abord le  rideau lourd ; ça bouge un peu quand ils entrent. Grands plis vaguement poussiéreux, tissu râpé, râpeux, mat. Velours serré. Tendu au fond de la scène. Drap glorieux, immense rideau pour Louis qui regarde, qui écoute. Chauds applaudissements, froid silence, brûlante musique. Velours solennel, rouge éclatant, désignant le quatuor, concentrant nos regards vers les musiciens.

Puis le jeu, le sortilège des cordes frottées, et le son qui ondule dans l’air jusqu’à lui, jusqu’à l’enfant de six ans. Qu’on a amené au concert. Mocassins serrés. Cirés. Jeune enfant des années 50 qui a suivi sa grande sœur dans cette église sombre aux vitraux illisibles. La vibration dans tout son corps, dans ses mollets plus encore que dans son cœur, dans ses genoux (tachés de sang, comme sont les genoux d’un garçon de 6 ans dans les années 50).

Applaudissements de fin. Fracas qui bloque la respiration de Louis. Maman prend sa main, se penche : un baiser dans les cheveux.  Le parfum, l’odeur de sa mère, son émotion pressée. Le tendre, le tiède, le remuement des lèvres comme pour un message imprimé sur la peau.

Le baiser, d’un même mouvement, comble et désespère pour toujours.

La musique ? Pareil.

Confinement de Maillec

Une idée associée d’une image. Il faut absolument qu’elle soit furtive. Comme incontrôlable, parfois il y a arrêt sur image. L’idée persiste, se développe, fait appel à d’autres. Elle fait réapparaître ce souvenir composé de dizaines, voire de centaines, ou même de milliers d’instants. Des instants presque toujours vécu avec bonheur. Il faut les faire taire. Comme un poison qui se répand dans l’esprit et dans le corps. Il prend désormais trop de place pour ne pas être ressenti. La conscience observe le dommage d’un poison qu’il est difficile de résorber. Aucun remède n’est prévu. Seul le temps pourrait le désintégrer pour qu’il devienne moins puissant, pour que les symptômes qui le caractérisent soient moins récurrents. Il faut se concentrer sur autre chose : une action orientée vers un but. Comme une injection puissante qui fait se disperser le poison rapidement, qui le rendort. Et reprendre le cours des choses, comme si cette apparition n’avait pas été. Jusqu’à la prochaine.

Confinement de Zewed


Confinement. Jour 40. Je viens d’arriver chez mes parents, dans un village relativement éloigné de Paris. Le temps ne s’est pas déroulé ici comme ailleurs. Tout est très calme, très lent. Je me rappelle l’ennui des après midi sans fin de mon enfance.

Les fleurs ont fleuris, et de nombreux insectes viennent y puiser tout ce dont ils ont besoin. Le vert a remplacé le gris, et les détails ont remplacé l’horizon. Je dois réadapter ma vue à ce que je n'étais plus habitué à voir.

J’y suis depuis à peine deux heures, j’ai hâte de me créer ma nouvelle routine en compagnie de mes parents, de mon chien, qui je l’espère, m’emmènera en un éclair au seul moment que j’attends.

Je vais essayer de vivre tous les bonheurs quotidiens, et de retrouver la beauté là ou il y en a.

Confinement de Floflo

Il passe sa soirée dans la cours à l'entrée de Versailles. Il est parfaitement immobile, le regard au loin. Il s'efforce de ne pas regarder ce qu'il est forcé de voir. Devant lui, flottent dans l'allée qui mène au château des tissus aussi précieux que les bijoux qui les habillent. Ils sont muent par des gambettes bien ordinaires, donc bien cachées. Il y a notamment cet homme et cette femme accompagnés de leurs quatre valets qui font forte impression. En lui même, il sourit, ça n'est jamais que douze jambes qui font courber bien des nuques.

La modeste foule qui investit peu à peu le lieu est ravi de l'effet qu'elle se fait. Aussi, il est important que quelques serviteurs soient là pour en attester et raconter aux gens normaux ce qu'ils ont vu. Chacun salue les efforts des autres, ainsi chacun reçoit son lot de compliments. Tout le monde est ravi de ses derniers achats et à l'instant où ils entrent dans le bâtiment, ils ont déjà réussi leur sortie. Ainsi, l'esprit léger, ils peuvent s'adonner à ce qu'on a décrété être joyeux et plaisant.

Plus tard dans la soirée, voilà qu'ils défilent à nouveau devant lui. À l'intérieur, les masques sont tombé. Il est rassuré. Cela ne l'empêchera pas de les envier mais il sait que la solution ne s'achète pas encore. Il reste des choses devant lesquels nous sommes à égalité.

Confinement de Litilesiou

Créer. Pour se distraire. Pour se sortir de l'ennui, de l'oisiveté ou du désœuvrement. Pour libérer, son esprit et son corps, ses peurs et ses angoisses. Ses espoirs, ses futilités, ses idées. Créer pour se découvrir, à soi, aux autres. Partager ce qui nous dépasse et ce qui nous obsède, ce qui nous émerveille et ce qui nous rend fou. Colorer ses émotions et son intérieur, plonger dans ses entrailles et en peindre le reflet, se droguer au parfum si spécial de ces senteurs et de ces explorations. Chercher la catharsis. Chercher sans trouver, cela importe peu.

Le beau. L'horreur. L'obscène et le provocateur. L'utile. Le pratique. Le délicat, le poétique. L'incongru. Le merveilleux et le fantastique. L'immense et le minuscule. Le révolutionnaire. Le salvateur. Le frivole et l'irrationnel. L'amour, le déchirement. Le lumineux, le profond. L'obscur et le sublime. Le perdu. L'inédit et le déjà vu. Vu et revu, cela importe peu.

Créer pour le processus, ou pour le résultat. Sans prétention, mais parce qu'il en ressort toujours du beau, que ce soit de l'un ou de l'autre. Créer parce que c'est exaltant. Parce que c'est ridicule. Parce que c'est gratifiant.

Ça fait maintenant trois jours que ce nouveau crédo décoche la flèche guide de toutes ces heures vagabondes. Hier, ce fût la journée la plus productive depuis bien longtemps et sans surprise, je me suis endormi un peu plus facilement.

S'échapper. Se sauver de ses écueils. S'évader de la folie d'un monde qui ne tourne définitivement pas rond. Créer c'est crier, et le monde a besoin d'entendre. Et l'homme de s'écouter.

Créer pour se surprendre, toujours...

Même en temps de crise. Surtout en temps de crise.

Je vous laisse, je me barre au Super U créer la partition riche et hasardeuse d'un nouveau stock de courses.


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