J'ai traversé le feu deux fois

Où l'on parle du courage des grandes occasions, et du bois dont nous sommes faits. Du feu qui le brûlera, ou le durcira comme un épieu à dragons. Comme un solide bâton de marche à traverser la vie.

J'ai traversé le feu deux fois

J'ai sauté le feu de la Saint-Jean, un 20 ou un 21 juin il y a quelques années. J'ai pris mon élan, retenu ma respiration, j'ai fixé un point loin au-delà du brasier de palettes. C'est la tradition ici, on pourra dire bientôt « c'était », puisque comme la plupart des trucs fun (avaler douze grains de raisin sur les douze coups de minuit du réveillon ou escalader les cerisiers), c'est dangereux.

J'ai sauté le feu une fois, et je me suis fait une entorse à la cheville. Une blessure ridicule pour un défi en carton, ou disons, en bois blanc.

Je ne suis donc peut-être pas la mieux placée pour parler du feu, des épreuves, des caractères en acier trempé, de toute cette chevalerie des flammes qui m'occupe pourtant la tête en ce moment, et dont l'étendard serait brodé de cette devise lumineuse  : J'ai traversé le feu deux fois.

Allez, j'essaie.

Est-ce que ces mots signifient : j'ai traversé de nombreuses épreuves, j'ai lutté, j'en ai bavé, et on peut même dire que j'ai été cuite et recuite au feu de l'adversité ? J'ai le cuir tanné en quelque sorte. Je suis un colosse, une montagne, un chevalier surhomme, car tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort ?

Ou bien : j'ai traversé d'âpres combats , et j'ai de nouveau souffert mille morts quand il a fallu en faire le récit brûlant ? Mais c'était pour en guérir, et cette double épreuve m'a rendue plus forte, ou au moins m'a fait accéder à une forme de paix intérieure, à la liberté du busard qui plane au-dessus du monde, au détachement des bonzes. Tout ce qui ne me tue pas me rend plus doux ?

Comme c'est étrange, au bout du compte, cette idée de traverser le feu deux fois ! Dans quel but peut-on le faire, se mettre dans une situation pareille, un tel pétrin ? A quoi ça sert ? Si je fais un pas de côté, et si je vois dans le cadre non plus moi , mais moi et l'autre, tout s'éclaire. Je suis venue te chercher. J'ai traversé le, feu pour rejoindre quelqu'un qui compte pour moi, et qui compte sur moi. Et je l'ai re-traversé pour ramener avec moi mon trésor, et le mettre à l'abri du côté de la vie. Ça fait deux fois.

Parmi leur merveilleux fatras de bêtes fabuleuses et de figures mythiques, les Grecs anciens ont quelques spécimens qui réussissent à faire le voyage des Enfers aller-retour. Aucun ne revient accompagné, ne parvient à soustraire un être humain au royaume des morts. Mais finalement, que j'échoue ou que je réussisse, j'ai traversé le feu deux fois. Que j'échoue ou que je réussisse, mon intention fait de moi un héros, une héroïne. Et si je réussis, ne serait-ce qu'une fois, alors ma vie valait vraiment d'être vécue. Tout ce qui ne TE tue pas me rend plus fort.

Et plus doux.

Jackpot.

L'entorse a guéri, mon amour-propre aussi ; les mots sont toujours là, comme une chanson médiévale, une formule elfique. Leur magie puissante m'accompagne.


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