Cargo

Cet hiver, ça m'a pris, j'avais envie de faire un voyage en cargo. Ben voilà, on y est. J'y suis. Confinée dans mon bureau, en cargo dans ma tête. Au rythme tranquille de la vague.

Cargo

Un jour j’ai écouté l’interview de Georges Perec dans laquelle il liste et détaille « cinquante choses à faire avant de mourir ». Parmi elles, faire un voyage en cargo. Ça m’attire, je me renseigne, je rêve. On commencerait par un trajet de huit jours, pour se mettre en jambes. Un jour, on serait capables de partir pour trente, quarante jours en mer. Il paraît qu’on mange très bien sur les cargos. Moi je vois ça comme une résidence d’auteur flottante, il paraît que je ne suis pas la seule, c’est même très répandu, les artistes, peintres, écrivains, qui voyagent en cargo. Autant sur leur âme que sur l’océan, on imagine. Mais ça, c’est dans le meilleur des cas, parce qu’on se représente bien aussi que l’Ennui avec un grand  E puisse rester stérile, et l’impuissance régner sur toute la traversée, et qu’on ait perdu… une occasion de rester à terre, et tout l’argent des vacances (c’est cher, le cargo).
De toute façon « il » ne veut pas m’accompagner. Et ça ne s’arrange pas quand je lui lis les témoignages de voyageurs, quand je lui dis qu’un container parfois obstrue le hublot de la cabine, ou qu’officiers (allemands) et marins (philippins) communiquent dans la plupart des cas en anglais.

Mais tout ça c’était en janvier 2020, juste avant le virus.

Demain, c’est le premier mai, fête du travail et du muguet. Je ne suis pas sortie depuis quarante-cinq jours. Au début je suis restée quinze jours dans mon bureau-cabine, parce que j’étais malade et qu’il ne fallait pas contaminer l’équipage. Après il a fait beau, alors j’allais dans le jardin. On déjeunait dans le jardin. La météo m’a ramenée dans le bureau, et j’y passe un certain temps chaque jour à écrire pour Sous La Pluie. Aujourd’hui, comme il n’y a pas de container devant ma porte-fenêtre, je vois les arbres se tordre dans le vent. Je ne me lasse pas du paysage, ni du voyage. Sa monotonie me ravit. Les projets longs sont en stand-by. Les textes courts, au jour le jour, me conviennent en ce moment. Je les empile sur le pont avec soin. J’alterne les couleurs, je répartis les poids. J’arrime le tout.

A la prochaine escale, celle qu’on entr’aperçoit à l’horizon, en sortie de crise, on reprendra le cours interrompu de notre vie, avec plus de masques et moins de corps qui se frôlent.  On sera bien contents de prendre l’air au bout d’une laisse un peu plus longue. Il s’agira pour chacun de choisir le contenu de sa liberté. Moi, ce sera conserver aussi longtemps que possible le bénéfice de ce long isolement. Préserver ma  disponibilité pour l’écriture et maintenir à flot mes toutes neuves habitudes, mon rythme de cargo.

https://www.facebook.com/marionlegerauteur/


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