03- Le Cimetière des Éléphants

Le mythe de l'existence de cimetières d'éléphants avait mené à la croyance que les éléphants moribonds étaient capables de ressentir et d'accepter leur fin prochaine, au point de se rendre pour mourir en un lieu dont ils savaient qu'ils ne reviendraient pas.

03- Le Cimetière des Éléphants

Chère amie,

J’ai enfin identifié ma plus grande peur, mon adversaire à ma taille. Je ne déteste pas mon travail, je ne déteste pas mon amie, je ne déteste pas sortir tous les soirs, je ne déteste pas boire souvent, et je ne déteste ni la défonce, ni l’ivresse excessive. Je ne déteste pas non plus le manque d’inspiration, je ne déteste ni les périodes de non création, ni les soirées Netflix. Je ne déteste pas la répétition. Même, ces périodes de creux, les bas, les moments de détresse, je veux les accueillir. Je ne déteste pas les états dans lesquels la vie me plonge. Je déteste l’éventualité qu’ils durent, la crainte qu’une soirée deviennent une habitude et qu’un comportement impulsif devienne récurrent.

C’est l’histoire d’un monsieur ou d’une dame qui peut remonter dans le temps, et qui, après avoir rendu sa vie meilleure dans tous les aspects possibles grâce à ce don, choisit de se servir de son pouvoir pour revivre chacune de ses journées, sans rien n’y changer, ceci dans le but de trouver un autre bonheur que celui de l’accomplissement et de la réussite dans leur définition conventionnelle. Cette personne vit chaque jour comme un individu normal, subissant son lot de surprises, de déceptions, et de moments simples, puis les revit avec pour objectif spécifique d’en extraire toute la beauté, celle qui est annexe et non nécessaire : la beauté collatérale à l’enchevêtrement infiniment complexe des causes, des effets et des instants.

Mon raisonnement se développe comme suit.

Ce conte veut nous apprendre que si on vit chaque journée deux fois, à l’identique factuellement, mais qu’on fait un effort d’observation et de ressenti particulier la seconde fois, alors on vivra cette journée différemment émotionnellement. Le but entendu étant de vivre mieux cette seconde version de la même journée, et donc à terme sa vie entière. Suivant cette philosophie, pourquoi ne pas vivre chacune de nos journées en faisant cet effort d’observation et de ressenti décrit précédemment, nous qui ne pouvons vivre chaque instant qu’une seule fois ? Tantôt nous y pensons, nous essayons, alors le quotidien reprenant le dessus, on a de nombreuses affaires à gérer, on pense moins à faire cet effort pour se concentrer sur ce qu’on sent et ressent, et puis on ne le fait plus du tout. De même, il nous arrive encore en des moments de liberté ou de joie (lorsque cela devrait être le plus facile) de ne pas être attentif à cette beauté collatérale. Indépendamment de l’effort que demande cette attention permanente, et de s’il est possible ou non de la mettre en œuvre, rien n’a plus de chance de gâcher nos expériences que la pensée persistante que quelque chose nous manque et qu’un effort supplémentaire pour être heureux est nécessaire. Sauter en parachute, se dire qu’on a une opportunité de profiter d’un moment unique, essayer d’attraper le moment, le voir s’échapper, s’approcher du sol, atterrir, le moment est fini, pleurer : on a raté. Je ne veux pas rater ma vie de la même manière.

J’aime croire pourtant que cet état d’attention est accessible, et ce sans même se forcer. Surtout sans avoir à se forcer dirais-je même.

J’ai envie d’admettre que la recette pour une vie plus appréciée donnée par ce conte est valable. Parce qu’elle m’intrigue et m’attire. Certaines journées sont si banales, que tout en les appréciant, on les vit parfois (souvent, pour être honnête) pour qu’elles passent, pour nous rapprocher du soir, du week-end, des vacances, du printemps, du prochain moment où il se passera quelque chose. Alors pourquoi choisir de revivre entièrement la même journée ? Qu’est-ce qui se trouve dans la seconde journée identique, qui ne peut se trouver si on ne vit la journée qu’une fois ? Il me semble que la différence fondamentale entre les deux fois où on vit la même succession d’heures et d’événements est le fait que la seconde fois on sait tout ce qu’il va se passer. On sait ce qui nous attend, comment ou et quand ça arrive… et on sait également quand ça se termine. « En quoi savoir tout ce qu’il va nous arriver peut-il nous aider à être plus attentif à ce qui nous entoure et entre autres à sa beauté ? » Je crois que c’est parce qu’ON SAIT QUE ÇA NE DURE PAS. La solution, au moins pour moi à l’ensemble de mes soucis pourrait être aussi simple. Rien de ce qui m’arrive de dramatique ou de merveilleux ne dure, aucun des états d’esprit, extrêmes ou mornes, dans lesquels la vie peut me plonger n’est amené à durer. Quel constat pourrait m’enjoindre à profiter plus de ce que j’aime que la certitude totale que le moment que je vis et l’état dans lequel je suis disparaîtront ? Qu’est-ce qui pourrait m’aider à supporter l’insupportable sinon la perspective de sa fin, et celle d’une étape suivante peut-être plus heureuse ?

Et si maintenant je parvenais à appliquer ce rappel dans ma vie quotidienne ?

Un peu plus paisiblement

Richard


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