02- Le Nid

Je rêve d'être plus beau, plus entreprenant, plus détendu... Je me figure un moi idéal, constate la distance qui m'en sépare, et ça me rend malheureux. Mais, sans cette boussole comment m'orienter et devenir qui je souhaite être ? Je suis épuisé d’avoir à faire des efforts pour « être moi ».

02- Le Nid

Cher ami,

Force m’est de constater que depuis quelques jours, quelques semaines peut-être, je fais face à une conséquente perte de confiance en moi. J'y ai réfléchis et ma réflexion a éclairé une temporaire réponse, qui me plait (moins dans son constat que dans sa pertinence et dans ses implications) : mon état de relative déprime actuel, de tristesse douce et permanente, résulte du constat répété de l’écart entre ce que j’ai envie de faire (ou ce que ferait le moi que j’ai envie d’être, ces idées folies, simples ou irréalisables qui surgissent dans mon esprit), et ce que je fais. C'est-à-dire que je ne fais rien pour changer une situation qui ne me va pas, dans laquelle je ne m’épanouis pas assez artistiquement, ne parviens pas à me détendre, n'ose pas aborder de filles.

Par exemple, j’avais tendance à dire qu’une aventure avec une fille me donnait confiance en moi pendant une ou deux semaines. La vérité, c’est que ce que je suis – ou ce que je deviens ? ou au moins la manière dont je me perçois, et dont, plus tard, je me rappellerai de moi-même – constitue justement ce gain de confiance et d’amour de moi que j’attribuais à la relation sexuelle, ou au moins au succès amoureux. Cela m’apporte la paix envers ma personne que je recherche, parce que je m’accepte (ou me semble accepté, parce que ressemblant à ce que j’ai identifié comme acceptable), ou parce que je parviens enfin à incarner la personne que je meurs d’envie d’être. Une de ces deux raisons (l’atteinte de l’objectif amoureux, ou la correspondance avec un version de moi idéale) m’apparaît immédiatement comme fausse, mauvaise, comme une énième recherche d’approbation du monde extérieur, sur ce que moi-même seul devrait, mais ne parviens pas, à approuver. Puis je réalise que l’autre raison invoquée me semble tout autant découler d’une cause d’extérieur.

Je n’aurais qu'à lister les caractéristiques de cette version idéale de moi-même, puis à faire en sorte de développer ces caractéristiques susmentionnées pour me sentir mieux. Voilà, je sais comment faire pour me sentir bien dans ma peau : me forcer à parler à des inconnus, à être de bonne humeur, à travailler ma art… Je suppose que j'avais besoin de l’écrire pour le comprendre. Je compte faire en sorte d'agir, ne pas laisser cet état d’esprit de peur et de sensation d’impuissance s’éterniser comme il le fît à l’automne dernier.

Je crois que je suis fatigué d'avoir à me forcer pour être ce que j'ai envie d'être, de me battre contre ma peur, contre ma fatigue, contre ma paresse, contre ma timidité, contre ma solitude. La métaphore qui s’impose naturellement à mon esprit est celle d’un oiseau qui vole depuis trop longtemps, sans avoir pu raisonnablement se reposer dans un nid. Je suis épuisé d’être dans mon auto-évaluation permanente, sans prendre de temps pour cesser de penser, cesser de me juger, sans parvenir à sincèrement considérer mes valeurs et mes succès.

Le moi idéal actuel est-il un idéal ? Est-il un guide, une indication, un jalon, une étape sur la voie de la vie - de celle que j’ai, j’aurai, désire ? – vers lequel je dois tendre ? Est-il une construction induite par notre comportement actuel de société ? Est-il une naturelle composition et composante de l’esprit humain ? La seule question importante – je veux dire, dont une réponse provisoire choisie subjectivement pourrait m’aider à vivre – est la suivante : « faut-il que je me débarrasse de ce moi idéal ? ». Le fait est qu’il me fait beaucoup de mal mais qu’il est une part immense de moi, qui me motive, me fournit buts à court-terme, m’assiste dans l’existence, en ce sens qu’il me fait faire sans me faire penser (au vide, au manque de sens, à la vanité ou à la brièveté) …

J’imagine deux principales réponses : la première est « oui : débarrasse-t’en ». Cette représentation du spectre du moi idéal en moteur d’amélioration, dans la quête de l’épanouissement, est tromperie. J’ai confondu moi idéal avec ce que j’ai envie de faire. « Relie ce que tu rêves de faire à l’envie, et non à une version de toi que tu te devrais d’interpréter ! » Je suis déjà et resterai ce que je suis, être humain je suis infini en ressources intérieurs, en devenirs potentiels. En revanche si je m’arrête à la définition des autres de moi-même, c’est-à-dire à l’observation minutieuse ou grossière et à l’interprétation de mes actes, de mon « faire », je suis ce que je fais, et donc je prends tout ce que j’ai envie de faire pour des entreprises qui ne sont réalisables que par celui que j’ai envie d’être – et donc pas par moi, maintenant, immédiatement, ce qui est source d’un grand malheur – ou encore je construis mon moi idéal comme solution de l’équation de tout ce que j’ai envie de faire. Ce qui me dédouane de m’essayer dans la posture de solution.

La deuxième réponse est « tu n’as ni à te débarrasser, ni à t’infliger ce moi idéal ». Un choix de vie dans lequel j’accepterais au quotidien de ne pas être capable de tout réussir, de ne pas avoir l’audace de tenter ce que j’ai envie de tenter, de ne pas sortir dans ma zone de confort. J’accepterais d’être entier sans dégager entièrement ce que je veux dégager, obtenir entièrement ce que j’escompte obtenir, faire entièrement ce que j’aurais aimé faire. J’accepterais de n’être ni cassé, ni réparateur. Etre parfaitement quotidien, utilement dispensable, uniquement remplaçable, merveilleux dans l’instant, complet dans la continue et l’infini brièveté du présent.

Mon cher, j’étais malheureux entamant ma lettre et n’avait d’autre ambition que te dépeindre précisément ce que je ressentais, la fatigue surtout. Je la termine joyeux, fort d’une compréhension - lucidité peut-être même – qui me soulage, me console, me donne envie de rire, qui ne durera probablement pas mais qui me suffit maintenant.

Infiniment instantanément tien

Richard


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